Préserver ou dissoudre : l'IA face aux corpus patrimoniaux
Publié le · LINAGORA
La thèse
La numérisation destructive de fonds documentaires, pour produire des données d'entraînement, n'est pas un autodafé : l'intention n'est pas la même, et il faut le dire clairement. C'est en revanche un choix de civilisation, qui traite la culture comme une ressource extractive. Ce choix mérite d'être discuté avant d'être fait, et non après.
Une distinction réelle, qui ne suffit pas à clore le sujet
Détruire des livres pour supprimer des idées et découper des livres pour en extraire de la matière première ne relèvent pas de la même intention. La première vise le contenu, la seconde l'ignore. Confondre les deux serait une facilité rhétorique, et elle affaiblirait l'argument plutôt que de le servir.
Mais la distinction d'intention ne règle pas la question du résultat. Un exemplaire découpé pour être scanné plus vite ne se recompose pas. Ce qui distingue les deux gestes est l'intention ; ce qui les rapproche est l'irréversibilité.
La question à poser n'est donc pas celle de la moralité de l'intention, mais celle de la proportionnalité : ce que l'on gagne en vitesse de numérisation justifie-t-il ce que l'on perd définitivement ?
Ce qui se perd quand une oeuvre devient un jeu de paramètres
Trois choses disparaissent, et elles ne sont pas récupérables depuis le modèle entraîné.
L'intégrité éditoriale d'abord : une édition est un objet daté, avec ses choix, ses erreurs, ses préfaces et ses notes. Une fois le texte fondu dans un corpus d'entraînement, l'édition dont il provient cesse d'être identifiable, et avec elle la possibilité de citer, de vérifier et de contester.
La matérialité ensuite : la reliure, le papier, les annotations manuscrites, les traces d'usage. Ces éléments ne sont pas décoratifs, ils sont des sources pour les historiens du livre et de la lecture.
Le contexte enfin : un fonds documentaire tient sa valeur de sa cohérence. Un fonds dispersé en fragments statistiques perd ce que sa constitution même documentait, c'est-à-dire l'histoire d'une institution et de ses choix.
Un critère simple pour trancher
Nous proposons un critère opérationnel, applicable par une direction d'établissement sans expertise en apprentissage automatique. Le progrès consiste à faire en sorte que, dans cinquante ou cent ans, il soit encore possible de retrouver l'oeuvre.
Toute opération qui préserve cette possibilité est légitime, y compris lorsqu'elle est coûteuse et lente. Toute opération qui la supprime doit être justifiée par un bénéfice d'une ampleur exceptionnelle, documentée, arbitrée à un niveau approprié, et jamais décidée par considération de délai ou de budget seule.
Ce critère a l'avantage de ne pas dépendre de l'état de la technique. Il resterait valide si les modèles devenaient dix fois meilleurs, et il resterait valide s'ils devenaient obsolètes.
Qui décide, et à quel niveau
La plupart des décisions de numérisation destructive ne sont pas prises par des dirigeants ayant pesé un choix de civilisation. Elles sont prises par des équipes projet confrontées à un calendrier, à un budget contraint et à un prestataire qui propose une méthode deux fois plus rapide.
C'est pourquoi le sujet relève de la gouvernance avant de relever de l'éthique. Une décision irréversible sur un fonds patrimonial doit être prise au niveau où l'on répond de la conservation, c'est-à-dire la direction de l'établissement, et non au niveau où l'on répond du planning.
Une règle écrite suffit à produire cet effet, et elle coûte peu : toute opération portant atteinte à l'intégrité physique d'un document du fonds fait l'objet d'une décision nominative, motivée, versée au dossier de la collection et conservée aussi longtemps que le fonds lui-même.
Cette trace est utile deux fois. Elle oblige à formuler la justification au moment où on la croit évidente. Et elle permet, dans cinquante ans, de comprendre pourquoi un document manque.
L'alternative opérationnelle
L'intelligence artificielle est un excellent outil de préservation, et c'est l'usage que nous défendons. Elle permet de transcrire des écritures manuscrites que peu de personnes savent encore lire, de restaurer des documents dégradés sans les toucher, d'indexer des fonds qui n'ont jamais été catalogués faute de moyens, et de rendre interrogeable en langue naturelle ce qui n'était accessible qu'à des spécialistes.
Ces usages augmentent l'accessibilité sans réduire la source. Ils créent une couche de description qui s'ajoute à l'oeuvre au lieu de s'y substituer, et cette couche est elle-même un objet à conserver.
C'est très exactement ce que fait un système d'interrogation de corpus bien conçu : il donne accès et il renvoie à la source, chaque réponse pointant vers le document et le passage dont elle provient. Un système qui ne sait pas dire d'où vient sa réponse n'est pas un outil patrimonial, quelles que soient ses performances.
Ce que cela implique pour votre organisation
Pour une bibliothèque, un service d'archives, un musée ou une administration culturelle, quatre principes se traduisent immédiatement en clauses de marché.
Exiger la non-destruction comme règle par défaut, et faire de toute exception une décision explicite, motivée et tracée à un niveau de responsabilité approprié.
Exiger que tout système d'accès construit sur vos fonds cite ses sources jusqu'au document et au passage, et non seulement jusqu'à la collection.
Conserver la couche de description produite par la machine comme un objet patrimonial à part entière : transcriptions, index, métadonnées enrichies, avec leur date et la version du système qui les a produites.
Enfin, préférer des outils dont le code et les modèles sont ouverts. Un fonds patrimonial se conserve en siècles ; un fournisseur se conserve en années.
Ces quatre principes ne ralentissent pas les projets. Ils déplacent la décision au bon niveau, et ils la rendent défendable.
Le module de conseil associé
Poser les règles avant d'ouvrir vos fonds à l'IA
Le module de doctrine IA fixe les principes, les règles d'arbitrage et la gouvernance qui encadrent ces décisions dans la durée.
